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Publié le Lundi 15 janvier 2007 à 15:15:15
Par S.

154 – croyez-moi si vous le voulez, mais parfois un baiser m’a amplement suffi.
 
( Antipodes, L’INFINI n°94, Printemps 2006)  

153 – Avec Houellebecq, la baise moisie a son poète. L’époque l’attendait. Le marché le lui a donné. Voilà le point, toujours oblitéré par la prédication physiologiste : dire, c’est faire. Si ça ne dit pas, ça ne fait pas. Déjà que ça n’embrassait pas non plus… La langue reste verrouillée, hélas ! « La contrée de la parole est la seule à répondre d’elle-même », dit Heidegger. L’amour, c’est d’entrer dans cette contrée. Et là, parfois, rencontre.
(ANTIPODES. Ligne de risque, 13 mai 2005) 

152 – La sexualité n’est pas soumise à l’organe. La physiologie ne la limite pas. On peut très bien en avoir une, et convenable, sans effectuation. Pas obligé de se déshabiller. La sexualité est partout et nulle part. Vous l’attrapez par un bout, elle fuit par l’autre. Personne n’est contraint d’acheter des pommades pour aller bourrer une fille. Et si elles s’en foutaient, les filles, qu’on les bourre ? C’est une hypothèse, après tout. La névrose masculine gagnerait à la prendre au sérieux. Le sexe peut prendre la forme d’une conversation.
(ANTIPODES)


Adriana Varejao et Ph.Sollers, 2005.gif

Publié le Dimanche 14 janvier 2007 à 14:00:00
Par S.

151 – Le sexe, pas plus que l’athéisme, n’est démocratique. Chaque fois qu’on tente une expérience démocratique avec ces deux paramètres, catastrophe. Celui qui s’imagine pouvoir être athée en croyant au sexe est un imbécile. Celui qui remplace Dieu par la sexualité est assuré d’un effondrement dans le ridicule le plus dérisoire.
 (ANTIPODES)
 

150 – Je ne crois pas au sexe. D’ailleurs si on y croit, on est toujours déçu. On ne donne rien à qui y croit. Mais beaucoup à celui qui n’y croit pas. Quand il y a croyance, il y a refoulement.

 (ANTIPODES)


149 – Plus ça pense en termes de génération, plus ça s’essouffle dans la corruption.  
(ANTIPODES)

148 – Plus c’est idéalisant, prêcheur, tarte, plus ça (me) fait bander. Plus c’est lourd, embarrasé, grave, morbide, plus ça (me) fait jouir.
(UNE VIE DIVINE. Éd. Gallimard, 2006 ou plutôt 118)

147 – Je suis rigoureux, donc gai. Approximatif et flou, donc triste. 
(DICTIONNAIRE AMOUREUX DE VENISE. Ed Plon)



Marilyn, 1949.gif


Publié le Samedi 13 janvier 2007 à 13:13:13
Par S.

146 – Mauvais rapport avec le langage, mauvais rapport avec l’Être : c’est la même chose…Ce langage exige au contraire la grande adresse, une adresse presque inhumaine. Le problème, c’est qu’elle ne sera jamais perçue comme telle par les humanoïdes, qui s’efforceront de la tourner en dérision. L’adresse n’est pas aimée. On la ridiculise. Le sens commun se venge contre elle de ce qui lui échappe. Il la vitupère. Pourtant, le seul signe annonciateur d’une « mutation du dire » serait précisément l’adresse… Je parle d’une adresse physique dans la pensée et dans le langage. Pas l’aisance verbale du péroreur. Mais la véritable adresse… Plus on est grand, plus on a de parasites. Heidegger est très grand, il a donc beaucoup de parasites. Il y a ce vampirisme dans l'air. La société s’agite dans un parasitage exacerbé. Mais comment parler du « dernier dieu » sans évoquer son double nécessaire : le diable ultime ? C’est lui qui favorise en sous-main le vampirisme. Lui qui alimente le parasitage. Que cherche le diable ultime ? Il s’efforce d’empêcher la mutation épiphanique du divin. C’est son travail quotidien. Le médiatique n’a pas d’autre étayage. Les fétichistes qui mangent leur langue n’ont rien à dire sur rien. Ils sont rivés à la queue à maman. Sortis de là, silence. Or la langue qu’on parle contient la pensée dont on est capable. Elle en est même la stricte équivalence. La  vérité procède de cette mise en pensée de la parole.
(LA MUTATION DU DIVIN, L’INFINI n°93, Hiver 2005)

 
145 – La « maturité »de l’Être, quel état désirable. Surtout à cette époque où vous pouvez constater chaque jour combien nous sommes entourés de pubertaires. Bizarre impression. Se trouver constamment aux prises avec des pubertaires affolés. Ils sont littéralement avalés par la prise de la sessualité. Ce que je constate, c’est une adolescentite universelle. Que Maman en soit émue, je n’ai pas besoin de vous le dire. Ni qu’elle en profite pour perpétuer son règne. Une société vouée à l’adolescence demeure sous le contrôle de Maman. Vous pensez si quelqu’un s’intéresse à faire advenir l’Être à sa maturité ! Et s’il survient quand même, quelle réprobation l’accompagne ! …L’Être, parvenu à sa maturité, amène le dessaisissement de la subjectivité, ce qui effraiera toujours les nihilistes adolescents. La maturité de l’Être coïncide avec sa richesse, l’ »inépuisable sans effort », comme dit Heidegger. Cet inépuisable, c’est le plus proche, auprès duquel vous passez sans lui accorder un regard. Qui veut jouir de l’inépuisable ? Au fond, personne. Trop risqué pour un humain. Toute existence est ainsi fondée sur l’assassinat continuellement répété du plus proche, sur le meurtre de l’inépuisable, en tout cas sur son oblitération. Aimer son prochain comme soi-même, voilà bien une parole invraisemblable. Ça ne s’aime pas soi-même, figurez-vous. La « machination de l’efficience » aboutit à une lutte des places incessantes sur fond de férocité pubertaire.
(LA MUTATION DU DIVIN) 

 
144 – À partir d’un certain point du temps, la métaphysique permet aux « voyous publics » de s’imposer comme type humain – c’est l’exemple du parfait nihiliste, du nihiliste qui fait carrière dans l’officialité. Rien à voir avec la délinquance passagère. Le voyou public se caractérise par un renoncement à penser. La métaphysique comme présupposition mène le voyou public vers la haine de la pensée. Avec cette haine, on retrouve une vieille connaissance : MAMAN. Or celle-ci ne passe pas à la trappe. Au contraire. Si Dieu défaille, Maman tient le coup et vient à sa place. En général, cela intervient dans une absence de pensée très remarquable – et tenace. Et pragmatique. La psychose féminine et l’hystérie sont ici convoquées pour ranimer le théisme, au besoin depuis le délire.La trappe à Dieu ramène à la folie des femmes. Il faut en faire l’expérience personnelle pour s’y retrouver.Le ravissement et l’emportement font, de toute façon, partie de l’expérience du divin. La propagande nihiliste prend à la longue la forme de l’usure. Elle lasse celui qui va se définir comme l’ « isolé ». Mais il lui oppose un combat violent – spirituel. Il arrive qu’il y ait du sang partout. Mais sa chance est là : il ressent le délaissement de l’Être comme un appel à ne pas le délaisser. Comment l’Être pourrait-il se refuser à l’ »isolé », et l’abandonner au délaissement ? Il n’attend qu’un geste de sa part, un SAUT vers lui. Une chose très simple, presque insignifiante.
( LA MUTATION DU DIVIN)


Frank Horvat, Le sphinx, 1962.gif


Publié le Vendredi 12 janvier 2007 à 16:16:16
Par S.

143 – À manquer d’être érotique, on devient hérétique.
( CLAUDEL PORC ET PÈRE, Art Press n ° 70, mai 1983) 

142 – Baudelaire a des visions et des hallucinations, soit. Elles ne sauraient en aucun cas troubler la science, le progrès, l’humanisme, l’évolution des mœurs, la paix des ménages. Pourrais-je vous dire, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, que ma mère, ma femme, ma maîtresse, ma sœur, ma fille, ma petite-fille ne sont que des outres pleines de pus, ou des débris de squelette ? Cette insulte à la dignité féminine élémentaire doit être sévèrement sanctionnée. Il n’est que trop évident que Baudelaire, sans être gay, ce qui le rendrait sympathique, n’est pas non plus lesbian, - mais que son trans-genre queer est une façon de dissimuler sa haine des femmes dans leur substance même, substance dont il se veut, au fond, sous prétexte de poésie, le vampire forcené.
Condamné.
( L’ÉROTISME DE BAUDELAIRE, Préface  aux Poèmes interdits, Éd. Complexe, 2005) 

141 – L’amour entre femmes implique, on le sait, le rejet et l’exclusion de l’homme conçu comme brutalité déflorante et bestialement reproductrice. C’est dans ce « pas d’homme » radical que Baudelaire s’introduit, en faisant parler comme jamais les actrices de cette récusation fiévreuse. Leurs baisers sont « légers comme des éphémères, qui caressent le soir des grands lacs transparents ». Leur plaisir est un désir d’oubli, d’enfouissement, de sommeil, de néant, de mort. Mais le prix à payer est une rage stérile, sans cesse renouvelée, comme s’il s’agissait de fuir un infini intérieur. On est donc bien en enfer, mais dans la révélation inouïe que la mort, au fond, jouit fémininement d’elle-même. Qu’elle vienne sur scène pour le dire n’est pas du goût de la société, on s’en doutait.
Condamné.
( L’ÉROTISME DE BAUDELAIRE, L’INFINI n° 93, Hiver 2005)

E.Atget, femme 1910.gif




Publié le Mercredi 10 janvier 2007 à 10:10:10
Par S.

140 – Duo ? Non trio, puisque l’auteur pénètre, comme personne avant lui, dans les petits papiers du psychisme féminin. Fin de la Sainte Mère, fin de l’Idole idéale. Laisse-moi être, laisse-moi vivre, dit Stephen à sa mère, tout en la traitant intérieurement de « goule » et de «  mâcheuse de cadavres ». Il y a un péché originel lié à la procréation et, donc, à la mort ? C’est probable, terrible, mais surtout cocasse. Stephen est la vision « artistique » de Joyce, Bloom son versant progressiste et scientifique voué à l’obsession sexuelle. Les hommes et les femmes ? Malentendu complet, mais justement. Commencez par le splendide épisode de Nausicaa : la jeune boiteuse ravissante sur la plage, renversée en arrière pendant un feu d’artifice, et le sombre satyre Bloom en train de la regarder depuis les rochers en se masturbant. Le lieu est-il clairement indiqué par le tourisme en Irlande ? On en doute.
( JOYCE, DE NOUVEAU, Le Monde des Livres, 11 juin 2004) 

139 – On sait ( on ne sait pas assez) que Mirabeau a été un partisan résolu de la masturbation, surtout à deux, la solitaire entraînant « une très grande dissipation des esprits animaux ». Ce qui est frappant, dans le rideau levé ( Éd Jean-Claude Gansewitch, 2004), c’est la mise en garde contre les excès sexuels, aussi destructeurs que les grossesses forcées ou intempestives. Le sexe a une fonction de connaissance, mais sans cette connaissance il est vite destructeur ou abrutissant.
Au contraire, « tout est plaisir, charmes, délices, quand on s’aime aussi tendrement et avec autant de passion ». Mirabeau est très précis : toutes les positions y passent, en hommage à la vraie philosophie. Une philosophie que l’on peut dire résolument féministe, quitte à faire hurler ceux ou celles qui croient connaître le sens de ce mot. Le lesbianisme le plus raisonné est ainsi célébré, et cette révélation vient du père. Le Père, en somme, est un nouveau dieu qui prend la place du Dieu ancien ( ce Dieu procréateur étant faussement hétérosexuel ).
(  LUMIERES DE MIRABEAU, Préface à Mirabeau, Le rideau levé ou l’Éducation de Laure, éd. J.Cl. Gansewitch, 2004) 


 
138 -  Il est vrai qu’on n’imagine pas Blanchot (mais pas davantage Sartre, Camus, Foucault, Derrida, Lacan) se laissant aller à écrire : «  J’imagine une jolie putain, élégante, nue et triste dans sa gaieté de petit porc. » Ni ceci : «  L’être ouvert – à la mort, au supplice, à la joie – sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière volée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère, est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin. »
( SCÈNES DE BATAILLE, Le Monde des Livres, 3 décembre 2004)

Bernin, l'extase de sainte Thérèse.gif



Publié le Mardi 09 janvier 2007 à 09:00:00
Par S.
137 - Au fond, tout cela est simple et facile à imaginer, à une condition : s’être rendu compte, une fois, que « Dieu » et la « Société » sont une seule et même imposture de magie noire. Artaud est prouvé par l’actualité quotidienne ? Évidemment. D’où son obstination à dire et à redire qu’il n’est pas né de la façon dont sa naissance a été enregistrée, qu’il ne mourra pas de mort « naturelle », que son corps christique et anti-christique est persécuté sans arrêt par des démons et des envoûtements, qu’il a été agressé aussi bien à Marseille qu’en Irlande. On ne le croit pas, on ne l’écoute pas ? Qui écoute Dieu ? Personne. Or « je suis Dieu », « je suis l’Infini ». Pas l’idée que vous vous en faites, non, là, il n’y a rien que vide, déchet, merde, « carie ». En revanche, « Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère et moi. » Autrement dit : je n’accepte pas de me fondre dans une « totalité » quelle qu’elle soit. L’humanité vit dans une pulsion incessante de mort, laquelle se porte de préférence sur celui qui la révèle. De façon dissimulée, mensongère, hypocrite et même inconsciente, tout le monde est religieux, alors qu’Artaud est « incrédule irréligieux de nature et d’âme ». Il faut donc le rectifier : « L’électro-choc me désespère, il m’enlève la mémoire, il engourdit ma pensée et mon cœur, il fait de moi un absent qui se connaît absent et se voit pendant des semaines à la poursuite de son être, comme un mort à côté d’un vivant qui n’est plus lui, qui exige sa venue et chez qui il ne peut plus entrer. » Artaud, ou l’extrême douleur surmontée, sans laquelle rien n’est vrai. Sachons l’entendre. 
  (SAINT ARTAUD, Le Nouvel Observateur, 16 septembre 2004)


Artaud, Marseille 1920.gif


Publié le Lundi 08 janvier 2007 à 08:08:08
Par S.

136 – Les jardins du plaisir, livre essentiel ( Éd Philippe Rey, 2003), livre magnifique. Silence beauté luxe, calme, volupté. Pas de péché, pas d’enfer, tout se passe dans des lieux suspendus, à l ‘écart, en dehors de la famille et de l’État (sinon, c’est la mort). Le « jeu des nuages et de la pluie » est réglé selon une technique de délicatesse. C’est la guerre, sans doute, mais une guerre fleurie. Les corps recherchent un rythme et un souffle qui les mettent à l’unisson des phénomènes naturels. L’acte sexuel lui-même est montré comme un concentré de pensée et de vide. Impassibilité des visages, tout a l’air de se passer à l’intérieur, mais quel intérieur ? Non, pas d’intérieur, c’est le lieu lui-même qui jouit. On est à la fois dedans et dehors, il n’y a plus ni dedans ni dehors : quel repos, quelle précision, quelle richesse. Les partenaires se sont rejoints, une robe va s’entr’ouvrir, une chevelure se défaire, mais la parole est donnée aux fleurs, aux arbres, aux roches trouées, aux oiseaux. Pins, platanes, saules, pommiers, pruniers, magnolias, mousse, pivoines. Montagnes lointaines, branches proches, sexe dressé, enlacement, surprenante égalité des sexes (comme, souvent, dans le XVIIIe siècle français). Hommes et femmes ne sont pas séparés, ils ne sont pas confondus non plus, ils sont d’accord, ils s’entendent. Encore une fois, ces corps viennent de loin, de vieilles expériences chamaniques, ils le savent, ils savent se servir d’eux-mêmes et de l’autre, une déesse passe par-là sous la forme d’une jolie marchande de poisson. Bo Juyi (772-846) : « Sa voix était clair, sa danse légère, elle jouait sur les cordes d’anciens et de nouveaux airs, elle peignait avec son pinceau des fleurs qui surpassaient la nature. » Licence sexuelle et floraison de la poésie : ce n’est pas un hasard. Chant, musique, danse. « L’automne est frais, les fenêtres sont ouvertes, la lueur de la lune entre dans la maison. Il est minuit. On ne voit rien, n’entend rien, sauf deux rires derrière un paravent. »
( LE CORPS CHINOIS, Le Monde des Livres, 19 décembre 2003)



Shitao.gif





Publié le Dimanche 07 janvier 2007 à 12:00:00
Par S.

135 - … un jour je serai mort et pas mort et quelqu’un aura l’œil ouvert sur ces pages il s’apercevra lentement et puis tout à coup brusquement que toutes les lettres ici sont des yeux qu’il a sous les yeux une constellation de milliers de millions d’yeux lumineux joyeux lesquels ne sont que l’écho un instant visible de milliers de millions d’intonations d’accentuations…
(PARADIS II, éd Gallimard, 1986) 

134 - J’affirme que savoir être seul est la vraie aventure d’aujourd’hui. 


133 - … et puis terminus habituel encore et toujours merveilleusement seul à paris qu’on aime être seul ça les femmes ne le croient jamais pour elles on est toujours parti avec une autre femme …

(PARADIS, éd du Seuil,  collection Points-romans n° 879, 2001) 

132 - … a couche avec b qui couche avec c qui vient de coucher avec d qui va sans doute coucher avec e qui regrette de ne plus coucher avec f qui recouche maintenant avec g qui ne veut plus coucher avec h qui couche encore avec i qui couche avec la femme de j qui couche avec la régulière de k qui couche moins souvent avec l qui couche avec le mari de m qui couche avec le mec de n qui couche avec o p q r s non tu n’y penses pas t est homosexuel comme u et v d’ailleurs w je sais pas mais x y z sûrement le problème à présent c’est z va-t-il coucher avec a moi je crois…
(PARADIS, éd du Seuil, 1981)       

Les 4 fleuves du Paradis, XIIe.gif

Publié le Samedi 06 janvier 2007 à 22:22:22
Par S.

131 - La question de la mort est essentielle : la mort n'est rien, mais pas du tout dans le sens actuel d'un violent déni de la mort. La pensée d'Epicure ne consiste jamais dans ce nihilisme-là : il est bien évident qu'oser dire que la mort n'est rien revient à y penser sans cesse. Ce n'est pas un refus ou une dénégation: au contraire, c'est à partir de là que le plaisir, en tant qu'il est un élément de la pensée elle-même, peut trouver son juste accord. Le plaisir s'enlève ainsi sur fond de précarité extrême de l'existence. C'est pour cela que, la vie étant courte, le Jardin est préférable à tout autre lieu. Je trouve cela sublime, les jardins ...
( ÉPICURE, Magazine littéraire n° 425, novembre 2003) 

130 - Epicure est le contraire de toute pornographie publicitaire, comme de toute emprise destructrice, névrotique, sur les corps. Insister sur le plaisir sans excès, sur le fait que la pensée s'accompagne toujours d'une réalisation physique, est extrêmement nécessaire puisqu'on vit aujourd'hui une évacuation brutale, une expropriation des corps. Il y a quelque chose dans l'humanité qui sécrète un rejet de l'accent mis sur le plaisir: prime à la souffrance, à la dépression, à la mélancolie, à la psychologie, etc.
( ÉPICURE ) 

129 - Cette inscription épicurienne en latin, si étrange, par laquelle le mort prend la parole NF. F. NS. NC. :" Je n'ai pas été, j'ai été, je ne suis pas, je ne m'en soucie pas." C'est une critique de toutes les conceptions religieuses qui font de la mort leur grand levier d'intervention. C'est la raison pour laquelle cette philosophie a toujours été combattue, assimilée à une porcherie, rejetée avec une extrême violence comme créant des individus libres, asociaux ...Le fait de construire des situations de retrait, idylliques, asociales, est considéré comme un blasphème fondamental.
( ÉPICURE, L’INFINI n° 86, Printemps 2004)  

128 - On crie encore, ici et là, à la censure contre la pornographie alors que la pornographie est devenue une industrie prospère coexistant avec le conformisme le plus écœurant. La censure, aujourd'hui, on sait bien sur quoi elle porte : la connaissance de l'histoire, des lettres, de la philosophie, de l'art, du goût. Quant aux religions, presque plus personne ne comprend exactement de quoi elles parlent, sauf quelques clichés qui surnagent sous forme de dévotions claniques coupées, pour l'immense majorité, de toute critique et de toute pensée ...Nous ne vivons pas le choc des civilisations ou des cultures, mais le choc des incultures revendiquées.
( LE VOILE ET LA FORËT, Le Monde, 28 juin 2003)     

Artaud, Rodez 1943-1946.gif

Publié le Mardi 02 janvier 2007 à 17:00:00
Par S.

127 - Attention, la joie n'est ni la dérision ni la rigolade de notre actualité illettrée et violente. Matisse le savait, qui parle avec une émotion étrange de Renoir "noble" et "héroïque", "agonisant, et cependant déterminé à fixer toute la grâce du désir et toute la beauté de la nature, toute la joie du vivant en une scène où la mort n'aurait pas de place - possession des hommes pour toujours - bénédiction sans mélange".

(LES DIEUX DE RENOIR, Le Monde des Livres, 12 juillet 2002) 

126 - Un faux noir a vécu, un vrai noir surgit dans le débordement des couleurs. Quel nom, d'ailleurs, pour un peintre d'âge d'or de s'appeler Renoir. En lisant aujourd'hui ses lettres, ses propos, ses écrits, on est frappé par leur vivacité, leur intelligence, leur engagement radical. Les bourgeois de l'époque ne s'y sont pas trompés en criant au terrorisme, avant de céder devant l'offensive. Mais les petits-bourgeois actuels leur ressemblent par plus d'un côté. De l'académisme croûteux au modernisme décomposé, du puritanisme conventionnel à l'étalage de laideur pornographique, il n'y a qu'un pas, ou un siècle. Comme quoi le mauvais goût a la vie dure, ce qui est normal, puisque l'éternel désir de mort le produit.
(LES DIEUX DE RENOIR)   


125 - Les juifs étaient pourchassés; et dans les bombardements incessants observés par un enfant de sept ans depuis un jardin, dans un ciel en feu, un aviateur allemand partant en vrille sous le tir d'un Spitfire pouvait très bien avoir dans sa poche ce poème de Hölderlin. D'où ma décision, bien plus tard, de me faire enterrer dans l'île de Ré, comme j'en ai le droit familial, près du carré où reposent des aviateurs de la Royal Air Force, tombés là pour ma liberté.

(ILLUMINATIONS, éd. Robert Laffont, 2003) 


124 - Personnellement, je ne me lasse jamais de Vivaldi. J'ai même écrit qu'à mon enterrement j'aimerais qu'on en diffuse.

(Entretien avec Cecilia Bartoli, 27 février 2003, 16h, L’INFINI n°84, Automne 2003)


Renoir, la dormeuse, 1897.gif


Publié le Lundi 01 janvier 2007 à 12:00:00
Par S.
123 - Le nihilisme passif, lui, est commis à la plainte. Il dénonce, il s'indigne, il accuse, il manifeste sa réprobation, et c'est bien le moins qu'on puisse lui accorder pour l'enfoncer, parfois avec sympathie, dans son masochisme et son impuissance. Là se lève la grande vague de l'unanimisme dépressif, un animisme pour présent tourbillonnant et précaire, passé volé et futur en fuite. Tout vieillit à vue d'oeil, et on parlera bientôt des vieux anti-soixante-huitards, un comble. L'humanité, de plus en plus illettrée, est raflée en fusée, elle décolle, elle flotte en navette, mais comment revenir? Personne ne le sait. Voilà ce qu'on peut appeler un déboussolage intensif, où la notion de "pôle" devient vide de sens, et celle de "multi-polarité" franchement comique. Les conséquences subjectives seront passionnantes à observer pour quelques rares romanciers qui seront très loin de Balzac, Zola, Proust ou Céline. Le social se désagrège, les sexes, sauf exceptions, n'ont plus grand-chose à se dire, l'ignorance croît à tous les étages, les religions s'accrochent à leurs branches sciées, la publicité bat son plein, et le génome, comme l'ADN, est irréfutable. Moment fabuleux, peut-être libre comme jamais, non pas de Renaissance mais de Dénaissance, qui exige, pour qui veut voir la suite, autant de concentration et de détachement que celles des aventuriers et des explorateurs du passé. Nous entrons dans le Démonde. Ni Dieu, ni Société, ni Maître, ni Anarchie, ni Mort, ni Loi : c'est désormais l'intime le plus intime qui reconnaîtra les siens dans leur foi.
(Le nihilisme ordinaire. LE MONDE, 4 mai 2003) 

122 - Nihilisme actif, celui qui instaure partout, et à chaque instant, la souveraineté de la Technique. Peu lui importent les moyens, les renversements d'alliances, les motifs officiels, les justifications. Il est pressé, il dispose du ciel et des satellites, il modèle les nouvelles frontières, il est démocratique en diable et intensément positif. C'est l'esprit qui toujours dit oui à lui-même, la volonté de volonté repoussant toujours plus loin son angoisse de nullité, le crépitement électronique de la détresse de l'absence de détresse. Il dit un non énergique aux obstacles qu'il trouve sur son chemin. Un dictateur à abattre lorsqu'on le décide? On l'abat. C'était autrefois un allié mercenaire, et on fermait les yeux sur ses exactions, sa folie, ses tortures, ses crimes? Que voulez-vous, on a maintenant besoin de son territoire et de ses réserves, il ne nous plaît plus, c'est un chien, il a la rage. On risquait un certain retard, l'ère planétaire n'attend pas. Nous ne sommes plus à l'heure des vieux temps modernes, les choses ont changé, la logique et le langage aussi. Vous redoutez un choc des civilisations, de nouvelles guerres de religions, une relance du terrorisme? Mais voyons, il en a toujours été ainsi, il s'agit juste d'une accélération puissante, et vous le sauriez si vous n'aviez pas décidé d'oublier l'Histoire, celle, notamment, de vos propres crimes. Vous ne voulez plus entendre parler des pages noires du passé? Vous êtes dans le pardon hypocrite et la repentance intéressée? Parfait, mais alors attendez-vous à devenir des fonctionnaires du nihilisme passif, décervelage et vertige d'un côté, divertissement de l'autre.
 (Le nihilisme ordinaire. L'INFINI n°84, Automne 2003) 

121 - ... Le pape a raison, l'ONU a raison, Chirac est plébiscité comme ayant eu raison, le Droit a raison, les Droits de l'Homme ont raison, mais la Force et les Virus ont leurs raisons que la raison ignore. En somme, il y a deux raisons, l'une active, l'autre passive. En quoi nous rencontrons une vieille connaissance : les deux polarités du nihilisme dans son accomplissement mondial. 
  (Le nihilisme ordinaire. L'INFINI n°84, Automne 2003)


Hölderlin.gif

Publié le Dimanche 31 décembre 2006 à 22:22:22
Par S.
120 - Dans tous les romans que j'écris, vous trouvez la description de la misère de la pensée, de la littérature, avec une contre-proposition immédiate, à savoir qu'une incroyable richesse est à la disposition de qui ne se l'interdirait pas. Je pense qu'il y a en effet une responsabilité à accepter l'invivable. Mais on me dira que si ça devient plus vivable là où ça ne l'est pas encore, ce sera alors grâce aux fleurs du bien qui ne surgissent que du fond social, seule façon d'atteindre la liberté. On nous chante ce refrain depuis longtemps. Je veux bien laisser tourner ce disque, mais je préfère demander à la personne qui se trouve en face de moi comment elle s'arrange avec le Temps.
(Nietzsche, encore. L’INFINI n°84, Automne 2003 ) 

119 - " Nous sommes entrés dans la détresse de l'absence de détresse " dit Heidegger. Cela est très remarquable. Dans l'absence de détresse, il ne s'agit pas de misère, de violence ou de brutalité; c'est l'impossibilité de toucher à la question de l'être. L'absence de détresse, c'est l'extrême détresse. Il n'y a pas de détresse pire que celle que vous pouvez constater à l'époque de la marchandise planétarisée. Heidegger l'appelle " La détermination ontologico-historiale du nihilisme."
(Nietzsche, miracle français. Vidéo de Jean-Hugues Larché) 


118 - L'humanité est en effet devenue matériel humain dans l'absence de sens de " la subjectivité dans son achèvement ". Nous vivons désormais dans cette absence de sens, dans cet insensé qui trouvent dans la publicité sa forme vérifiable. On n'est pas là pour être capté autrement que par cette mise en scène du faux présent par lui-même. Cela s'appelle le nihilisme à son point d'accomplissement. Et ce n'est qu'un début. Le nihilisme n'est rien d'autre que l'essentiel non penser à l'essence du néant. Mais c'est quoi ça, le néant ?

(Nietzsche, miracle français. Les Films-du-lieu-dit, 4 novembre 2002) 

117 - Ce Temps, je vais renoncer à le penser, puisque je n'ai pas le temps de me rendre compte de ce qu'est ma corporation même. De plus, comme je suis poussé par le nombre et absolument remplaçable, je vais me contenter de ce que m'aura dit ma petite mythologie personnelle, mes parents ou mes grands-parents, sans jamais remonter plus loin. Dans les temps où nous sommes, parfaitement adaptés à la dévastation et si peu favorables à l'humanoïde, il est intéressant de voir qu'en laissant parler quelqu'un, immédiatement le roman familial ressort. Mais il ressort très bref avec une mémoire très restreinte. Tout le passé devient en danger. Nous sommes depuis fort longtemps entrés dans l'ignorance historique déferlante, dans le méli-mélo des dates, dans ce présent vide qu'accomplit en quelque sorte la publicité.
(Nietzsche, encore.)






Publié le Vendredi 29 décembre 2006 à 13:13:13
Par S.
116 - Ce que je peux dire de l'éternel Retour sera toujours aussi peu entendu que si je le redisais à nouveau, et même si j'ai déjà été là pour le dire... Ce moment qui a lui-même déjà existé (que je sois visible ou pas) pour dire que je me saisis dans l'instant, dans l'éternel retour de quelque chose qui sera peut-être entendu un jour... le même... donc pas.
(Nietzsche, encore. L'INFINI n° 84, Automne 2003) 

115 - En ce qui concerne l'éternel Retour, la question est celle du Temps lui-même. Dans Zarathoustra, les chapitres sur "Le portique" ou sur "L'instant" traitent de la collision de l'avenir et du passé et de la révélation de ce "fameux" Eternel Retour. Secret effroyable... D'autant plus extatique qu'il est effroyable, et que Nietzsche ne le confiait qu'à voix basse : c'est effrayant, parce que si c'est l'éternel Retour du Même, de la bêtise, du côté criminel ou sinistre de l'étant, alors c'est aussi le retour de l'inintelligence et de la surdité.
(Nietzsche, miracle français. Vidéo de Jean-Hugues Larché. ) 

114 - Lors de cette confidence de Nietzsche faite à Lou à Saint-Pierre de Rome - " Est-ce qu'une fois que toutes les possibilités ont été saturées, ne devrait-on pas, peut-être, en revenir à la religion catholique ? " - qui est une sorte de séduction toute féminine vis-à-vis de Lou, Nietzsche signifie peut-être que la corporification est envisagée de façon plus intense du côté catholique. Ce que d'ailleurs tout prouve : musique, peinture, sculpture. Ce qui veut dire, c'est qu'en passant à travers ce latin-là, ou ce romain-là on peut mieux toucher au grec.
(Nietzsche, encore. 4 fév 2003) 

113 - Qu'est-ce qu'être - et non avoir - un corps ? Qu'est ce que corporer ? En quoi ça corpore ? Pourquoi, le refus ou la gêne de s'interroger intimement, profondément, sur cette corporation qui implique de ne pas rentrer dans différentes corporations, dans des corps constitués, dans des partis, des églises, des associations, des syndicats, des familles ? Refus de s'y faire décorporer, pour calmer, pour anesthésier la question du corporer ? Qu'est-ce qui se pense dans le corporer lui-même ?
(Nietzsche, encore)

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Publié le Jeudi 28 décembre 2006 à 13:00:00
Par S.

112 - L'Histoire est-elle une pièce pleine de bruit et de fureur, dite par un idiot et ne signifiant rien ? Peut-être, mais ce n'est pas l'avis de Breton. Le bruit, nous en sommes responsables dans la mesure où nous nous éloignons de la source poétique, toujours présente. La fureur, quand nous limitons notre désir de liberté.
  (André Breton, L’INFINI  n° 84, Automne 2003) 

111 - Je ne me suis pas tué, la lame de parquet est toujours aussi belle, et, comme l'a écrit Breton contre la médiocrité définitive du roman réaliste, " je ne fais pas état des moments nuls de ma vie."
(André Breton)

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Publié le Mercredi 27 décembre 2006 à 18:00:00
Par S.

110 - Il a passé son temps à s'entendre dire ou insinuer qu'il commettait une erreur. Une erreur, Joyce ? " Un homme de génie ne commet pas d'erreurs. Ses erreurs sont volontaires et sont les portails de la découverte."
(Portrait de l’artiste en voyageur humain, 1982) 


109 - Il ne fallait pas aller aussi loin ! Il est interdit de fausser compagnie à la compagnie qui sait comment on s'exprime ! Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement ! Ce qui se conçoit de façon fulgurante s'énonce autrement ! Il a accompli un crime. Voyez comme Joyce est innocent. Léger. Ailleurs. Elégant.

 
108 - Le sacré n'est pas le fétichisme. En ne reconstruisant pas les Twin Towers, on imagine sacraliser le bâtiment, on sacralise les victimes par la même occasion. Moi, je ne crois pas... je referais les choses à l'identique... C'est le seul respect des victimes qui soit... Si les Twins ne sont pas reconstruites à l'identique, c'est la pulsion de mort qui triomphe, par conséquent c'est un gage donné à la folie islamique.
(VOIR ÉCRIRE, éd. Calmann-Lévy, 2003) 

107 - Le grand changement (j'arrive là en 1976), c'est que j'ai connu une ville "apaisée", enfin victorieuse de la planète, en train de s'arrêter pour se contempler. L'élégant World Trade Center est maintenant là pour longtemps, en pointe.

(Préface à NEW YORK de Paul Morand, éd GF-Flammarion, 1988)



Publié le Samedi 23 décembre 2006 à 15:00:15
Par S.

106 - Je suis volontaire pour être dormeur de musée, dormeur de tableaux, de cathédrales, de basiliques, de salles de concert, de théâtres, de jardins, de villes. etc.
( VOIR ÉCRIRE, éd Calmann-lévy, 2003) 

105 - Moi, maintenant, sans transition, je voudrais faire l'apologie du sommeil. Je trouve que les tableaux de Cézanne dorment d'une façon admirable. Les grandes oeuvres d'art dorment avec puissance, et moi je m'inventerais bien une sorte de métier dans cette société de plus en plus folle de subjectivité absolue : dormeur.     
  (VOIR ÉCRIRE, éd Calmann-lévy, 2003)
  

104 - Après l'arrivée des Allemands, l'Assistance publique ayant supprimé toutes les subventions pour la nourriture, on vit les malades manger l'écorce des arbres, l'herbe des pelouses, voire leurs excréments. La mère d'Artaud venait quand même le voir deux fois par semaine et lui apportait des colis et des cigarettes.

 (LA FÊTE À VENISE, éd Gallimard, 1991)  

103 - Le type en question est , à l'origine, un body-builder, et représente une masse de muscles prodigieusement apparente dans le moindre détail, le tout huilé comme si sa peau était une vitre. On prédit à ce champion la carrière de sénateur au moins, et peut-être de Président. Et, comme pour l'innocenter, mes intellectuels découvrent que son jeu est en fait distant, ironique, au second degré, etc.
(LE CŒUR ABSOLU, éd Gallimard, 1987)


Le goût du noir, 25 fév 2001.gif

Publié le Vendredi 22 décembre 2006 à 14:00:00
Par S.

102 - L'homme déploie son être en tant que mortel. Il est ainsi appelé parce qu'il peut mourir. Pouvoir mourir veut dire être capable de la mort en tant que la mort. Seul l'homme meurt. Il meurt continuellement aussi longtemps qu'il séjourne sur cette terre, aussi longtemps qu'il l'habite, mais son habitation réside dans la poésie. C'est tout simplement cela qui n'est pas entendu ou plus exactement qu'on ne veut pas laisser entendre. Mais alors dans quel but ? Pour servir quels intérêts ? Ils peuvent être très divers. Et parfois, ceux qui se considèrent comme adversaires s'entendent là sur une passion commune. C'est pourquoi il est beau de former un parti à soi seul. Il faut aller vers cette pensée si l'on veut aborder ce qui sera d'autant plus nécessaire dans un monde " écranisé ", de plus en plus réduit à des chocs d'images, sans qu'on puisse jamais avoir accès au fait que ce qui compte, c'est cette donation de l'image par le son, par la voix, par la parole. Ce que nous ne pouvons pas accepter - pourtant, quelle évidence ! -, c'est que tout ce qu'on voit, c'est de la voix. 
( LA DIVINE COMÉDIE, éd Desclée de Brouwer, 2000)
 
 

101 - Meilleurez-vous en vous emparadisant (rires) ... Il y a élargissement de la jouissance, par le dire, du nœud de la forme universelle.
 
 

100 - Qu'est-ce que le vrai ? Le vrai se vit comme étoile au ciel... C'est comme si Dante voulait nous faire comprendre que pour aboutir à ce point " où aboutissent tout ubi et tout quando ", l'amour est absolument nécessaire. Sans quoi vous ne transformez pas, dans la transhumanation, l'espace et le temps. C'est l'amour qui transforme la perception même de l'espace et du temps. Et c'est d'ailleurs très vérifiable.
 

99 - Les racines sont au ciel, elles ne sont pas sur terre, lorsque nous entrons dans le vrai temps.
 

98 - Comme nous sommes à une époque extraordinairement misérable, où tout ce qui est de cette nature est immédiatement senti comme une pornographie possible, je crois qu'il faut bien comprendre que l'impossibilité de lire la jouissance de Dieu sur le visage féminin est pratiquement notre lot. C'est très interdit. Non pas, comme dans les époques précédentes, par des pudeurs et des aveuglements dans la pudeur, mais par le projecteur publicitaire écrasant de la simulation pornographique. Il faut donc rendre à ce vers toute sa vérité inaccessible : " Dieu semblait jouir sur son visage ", " Dio parea nel suo volto giore ".

Jean-Paul II,Val d'Aoste, juillet 2004.gif

Publié le Jeudi 21 décembre 2006 à 14:14:14
Par S.

97 - Encore... le rire de l'univers ! Qu'est-ce que cet extraordinaire embrasement de rire, produisant une ivresse qui entre à la fois par l'ouïe et la vue ?
( LA DIVINE COMÉDIE, éd Desclée de Brouwer, 2000)

 
96 - Avez-vous la foi ? Êtes-vous croyant ? - Oui... non... etc. Voici ma réponse : ma foi, c'est la substance des choses espérées et l'argument des invisibles (rires). Il s'agit bien d'un " joyau précieux "... Bonne réponse, n'est-ce pas ... Large pluie de l'Esprit Saint qui est diffuse sur les parchemins anciens et nouveaux ... C'est un conseil que l'on peut donner à tout le monde : feuilleter des parchemins en attendant que ça pleuve ... J'attends des lecteurs sur qui ça pleut.
  

95 - Essayez de comprendre que vous êtes là devant quelque chose d'inouï. Ô lecteur, Ô lectrice, " ô animaux terriens ! ô esprits grossiers " qui songez maintenant à fabriquer le vivant lui-même ... Savez-vous chanter ce qu'il en est, comprendre ce qu'il en est dans le chant du Verbe qui s'est fait chair ? ... Hélas, le Verbe, je ne sais plus très bien de quoi il s'agit ... et puis la chair est triste, hélas, je n'ai lu aucun livre (rires) ... mais il paraît que ça se fabrique...
 
 

94 - Heureux trans-homme ! L'homme est mort, nous dit-on. Dieu est mort, l'homme est mort. Soit. Mais le " dieuser " du trans-homme n'a rien à faire de la mort. Par conséquent, nous sommes ici très au-delà de tout ce qui a pu être formulé après Dante. Et c'est pourquoi il nous faut si longtemps pour aborder son paradis.
  

93 - Comme nous sommes loin des espaces infinis qui nous effraieraient ! Ce n'est pas si courant que l'on parle - et moi, j'aime que l'on en parle - des " fruits que moissonne le tournoiement des sphères ". Parce que, étant donné ce qu'est devenu le cosmos depuis qu'on nous le " big-bangue ", et que l'hypothèse d'un univers plat se profile, où vous auriez seulement 7% d'observable, 70% d'énergie du vide et 22% de matière noire, tout cela est devenu problématique. Suis-je dans le 7% d'observable, dites-moi ? C'est curieux, la situation se dégrade de jour en jour. Lecteur, lectrice, sache que ta petite vie, sur ce petit grain, perdu dans les galaxies, est quelque chose dont on ne perçoit que 7% ... Je laisse cela à votre imagination, lecteur et lectrice effrayés, perdus dans votre divertissement désormais dépressif ... où l'amusement n'est plus à l'ordre du jour. Il y a beaucoup de gesticulations, de pornographie et de pseudo-fêtes, ... mais plus un programme d'amusements vrais qui aurait la grandeur des " fruits que moissonne le tournoiement des sphères ".
( LA DIVINE COMÉDIE)


Dante.gif

Publié le Mercredi 20 décembre 2006 à 12:12:12
Par S.

92 - Un désir, donc, qui serait à la mesure de l'Être lui-même. De même nous convoquons les lecteurs et les lectrices pour savoir si leurs désirs en général sont à la hauteur de ce qui est, du devenir de ce qui est. Ou bien si cette foule errante n'est pas sans cesse piégée dans ses désirs, et cela à l'encontre de là où ses désirs devraient se porter, c'est-à-dire dans l'imitation de ce désir pour qui " toute chose devient ce qu'elle est " ... " C'est le grand amour et la vive espérance "... Mais les tièdes, les complices de la haine infernale, la tenace nécrophilie tenant l'espèce en elle-même nous interdit ... l'épreuve du paradis.

( LA DIVINE COMÉDIE) 

 91 - ... La justice consiste à rappeler qu'on est loin de la fleur. Evidemment, il y a toujours une connotation monétaire...Qu'est-ce que cela signifie ? Si vous acceptez de me suivre, la violence, l'inattention portées au floral amènent forcément à la falsification des monnaies. Vous passez à côté des fleurs. Vous n'écoutez pas les oiseaux. Vous êtes même incapable de laisser un arbre là où il est. Cela doit être rappelé au lecteur qui, au lieu de passer son temps à calculer des combines et des inutilités, devrait se demander si, au moins une fois par jour, il a laissé un arbre où il est et une fleur dans son " sans pourquoi ". Vous ne me direz pas que ce rappel n'est pas d'une troublante actualité, compte tenu de la pollution ambiante. Qui dit pollution dit, en réalité, corruption.

( LA DIVINE COMÉDIE) 
 

90 - Voyez comme nous sommes loin de " Ô fleurs perpétuelles de l'éternel bonheur ". Mais en même temps, tout près, si nous le voulions, ou plutôt si nous le désirions suffisamment, et cela serait que justice rendue à nous-mêmes, pourquoi ne pas considérer les fleurs perpétuelles d'un éternel bonheur ?... Il faudrait que nous ayons admis, avec Angelus Silesius, que " la rose est sans pourquoi ", qu'elle n'a aucun souci d'être vue...

( LA DIVINE COMÉDIE) 
 

 89 - Nous sommes à une époque où l'amour est dans le caniveau et la justice de même. Ca va ensemble. Or vous ne pouvez pas rendre la vraie justice en dehors de l'amour. Et vous ne pouvez pas non plus aimer vraiment en dehors de la justice.

( LA DIVINE COMÉDIE)

manet, roses et tulipes dans un vase_1882.gif

Publié le Samedi 16 décembre 2006 à 16:16:16
Par S.

88 - Si l'on est exilé, c'est parce qu'on est trop désiré.
( LA DIVINE COMÉDIE)

 
87 - La grande question n'est pas l'Autre, comme on nous en rabat les oreilles, mais le Même. C'est sur le même qu'il faut penser. Le même n'est pas le pareil. C'est aussi la fameuse métaphore proustienne ou borgésienne, selon laquelle il n'y aurait qu'un seul écrivain. Le même. Différent ...  Sommes-nous capables de penser le même ? C'est là que Dante se fait recevoir en paternité séminale.  Parce que ce n'est qu'un épisode. Les géniteurs ne sont pas les pères.
( LA DIVINE COMÉDIE) 

86 - la poésie fondamentale implique qu'on maintienne l'enfer, je crois. Pas d'enfer, pas de connaissance dans la jouissance.
( LA DIVINE COMÉDIE) 

85 - l'homme ne vit pas seulement que de pain, mais de toute parole qui lui est vraiment dite.
( LA DIVINE COMÉDIE) 

84 - Dante vous convoque en tant que lecteur, pour que vous entendiez ce qu'il vous dit et pour que vous vous nourrissiez de cette substance étrange qui vous permettrait de dire ce que vous entendez.
( LA DIVINE COMÉDIE)

Picasso et Jacqueline.gif



Publié le Jeudi 14 décembre 2006 à 17:17:17
Par S.
83 - Si je vous dis que l'univers est un rire, vous allez commencer à trouver que je déraisonne, puisque aucune représentation ne m'en est jamais donnée. Je ne vois pas que l'univers rit. De même, je ne vois pas que le monde dans lequel je transite est essentiellement risible... Bref, le paradis est un grand fou rire.
( LA DIVINE COMÉDIE)
 

82 - " Transhumaner ", " s'encièler ", " toujouriser ". L'être du fini, ici, dit non. On n'est pas là pour ça... Il y a toujours mille motifs, mille reproches, mille devoirs supposés... Le non-lecteur se rebelle : il est révulsé... Il ne veut pas, dans cette dimension, d'une résurrection et que la mort soit vaincue... La mort, c'est le Maître absolu, elle est obsédante, on la perpétue, on croit ne pas pouvoir la tuer. Mais tuez-la donc, esclaves !


81 - Ce feu qui va désormais vous conduire, ce feu qui fait que soudain le jour semble s'être ajouté au jour se présente déjà comme une roue. La joie, ça tourne, ça tourne de plus en plus vite. Et plus vous êtes joyeux, plus vous tournez. Le je doit advenir en tant que roue.

80 - De quelle expérience s'agit-il ? Dante a l'intention de vous prouver, par son expérience, que l'intellect - qui n'est pas le mens, le mental, qui n'est pas non plus le psychisme, ni le n'importe quoi du visionnariat, car tout sera d'une grande précision étagée -, s'approfondissant par son désir, est la même chose que l'amour " qui meut le soleil et les autres étoiles ". C'est l'intellect en tant qu'amour.


79 - Si nous insistions tout le temps sur la ruine - ce qui n'est que trop fait -, nous oublierions le lever de l'indemne dans la grâce. Je reviens toujours à cette apparente contradiction, qui n'en est pas une en réalité, puisque nous n'avons pas à la penser en termes symétriques. Ce n'est pas dans la symétrie que nous sommes. Nous sommes ici, sur terre, en ce moment, dans une proportion spatio-temporelle de 90% de ruine, et de - mais là, je suis peut-être optimiste - 10% de grâce... à faire d'Eros et de Thanatos des jumeaux en lutte éternelle - ce qui n'est déjà pas si mal -, lorsque vous en avez une vision symétrique, c'est trompeur. Il y a très peu d'Eros pour énormément de Thanatos.

( LA DIVINE COMÉDIE)



Île de Ré_1968..gif

Publié le Mercredi 13 décembre 2006 à 16:00:00
Par S.

78 - L'existence sociale des hommes ne détermine pas leur pensée, mais leurs préjugés, leurs censures.
(L’ANNÉE DU TIGRE, éd du seuil, 1999) 

77- Chaque mot perdu est une sensation perdue. Or comment parler des tableaux de Cézanne si on ne dispose plus de cet adjectif : « mordoré » ?
( TÉLÉRAMA n°2647, oct. 2000) 


76 - Sans musique, pas de dessin, de tableau, de volume révélé à lui-même. Pas de mots non plus, sinon morts.


75 - Qui a dit que la Terre pouvait chanter ? C'est une vallée de larmes ou d'animation culturelle. Des installations, des décorations, des forçages, des préciosités bâclées, peu d’œuvres, c'est-à-dire peu de répétitions maîtrisées, c'est-à-dire le moins possible de musique. Or la sculpture est faite pour être entendue avec le corps tout entier devenu rythmique.

La guerre du goût_ 1994.gif

Publié le Mardi 12 décembre 2006 à 17:17:17
Par S.

 74 - La nature se présente, et pourtant elle était là depuis la nuit des temps. Une hypothèse me vient donc : et si la substance féminine en tant que telle était du même ordre que la nature, que les fleurs, les arbres, l'eau...
( L’amour du royaume, ArtPress n°283, octobre 2002) 

73 - Récusation du social, ça veut dire invention d'un lieu et d'une formule où viendrait, en même temps que la nature et la substance féminine qui est du même ordre, se présenter tout ce qui a pu se formuler comme propos dits poétiques. Mythiques ou poétiques.
(L’amour du royaume, L’INFINI n°81, 2002) 

72 - Nous changeons d'ère, qui n'a rien à voir avec une fin de l'histoire, où l'individu voué au collectif est privé le plus possible de toutes ses ressources intimes. Il y a deux opérateurs pour que ça aille vraiment jusqu'au bout. 1 : le priver de son corps autant que possible, empêcher que chaque sens puisse provoquer une interrogation. 2 : appauvrir, sous forme de publicité ou de pornographie, le langage. On peut voir là le nœud nouveau où la servitude volontaire, comme d'habitude s'engouffre.
(L’amour du royaume) 

71 - Le roman d'aujourd'hui doit être le réveil, par tous les côtés à la fois, de la poésie.
(L’amour du royaume) 

70 - Les obsédés du sexuel me paraissent aujourd'hui de plus en plus pathétiques. La sexualité comme telle a perdu son importance. Il lui est dévolu désormais une fonction de recouvrement : la sexualité masque, elle ne révèle plus.
( POKER, éd. Gallimard, collection L’Infini, 2005) 

69 - La diabolisation de la sexualité vient de loin. Elle vient en fait de toujours. Mais nous n'en sommes plus là, aujourd'hui. La diabolisation du sexe a fait place à son instrumentalisation. Au fond, cela revient au même. Il s'agit d'une mutation du refoulement. Dans ce nouveau régime, il n'y a plus à se prémunir d'une effraction par la volupté, qui ferait apparaître la force du chaos. Ce qui arrive, c'est un pacte entre Eros et Thanatos. Si le sexe et la mort ont toujours eu partie liée dans la métaphysique, ce lien s'avère maintenant l'élément même de la sexualité.( POKER ) 

68 - La sexinite se remarque par l'entrave du rapport au langage. Dans la sexinite, le sexuel croit en lui-même, jusqu’à la nausée. Dans ces conditions, comment faire sortir Éros de son assignation anthropologique ? Ce serait pourtant recommandable.