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Publié le Dimanche 27 juillet 2008 à 07:00:00
Par S.
230 – Je suis né au moins trois fois. La première, entre six et sept ans, dans le fond du jardin, à Dowland, en remarquant à voix haute, un jour de neige, que je pouvais me parler autant que je voulais à moi-même. La deuxième à quinze ans, ça se comprend tout seul. La troisième enfin, à trente-huit ans, c’est bien tard, au moment de la naissance de Julie, en me réveillant un matin avec la vision exacte de la catastrophe de mon existence. Rien fait, rien gagné, rien surmonté, rien saisi. Une quatrième révélation me semble improbable. Il me reste donc à tirer le meilleur parti de ces trois-là. C’est court une vie, c’est très long, mais le court et le long n’ont aucun rapport entre eux, c’est l’ennui, tout ce temps doré, lent, magnifique, bronzé, bercé par les saisons, les aventures plus ou moins rêvées de la peau – et puis ce tassement sec, l’addition fausse, idiote, et son bruit cassé de squelette. Non. Aucun rapport. Rien à voir. Et la leçon est simplement qu’on n’ose pas, ou bien jamais assez, avoir le temps qu’on a, le miraculeux temps pour rien des après-midi d’autrefois.
[PORTRAIT DU JOUEUR, Éditions Gallimard, 1984]  

229 – Voilà, aujourd’hui, le plus grand crime que l’on puisse commettre. Tout simplement rester seul, tranquille, oublier, sentir la moindre minute, lire, dormir quand ce n’est pas l’heure, veiller à contretemps, se nourrir légèrement, toujours seul, à l’écart, rentrer vite, allumer la télévision, par terre, sans le son, prendre un bain, mettre une robe de chambre en soie, disposer un cahier devant soi, un cahier Clairefontaine, 80 pages, référence 312, pourquoi 312, mystère, bleu de préférence, jeter de temps en temps un coup d’œil sur les images en train de défiler, là-bas, dans le fond de la pièce, au ras du sol, ouvrir son stylo, le remplir au flacon Mont-Blanc bleu rapporté soigneusement de Venise, ouvrir et refermer le stylo cent fois, et allez. Le moment approche où l’espace va donner sa permission, l’autorisation, dans un déclic, d’être là sans être là, d’être vraiment le spectre du lieu, l’aventurier immobile de la doublure interdite.
 


228 – Ils sont donc là, dans le cimetière, au bout de l’allée de platanes à droite, tout contre le petit mur d’enceinte… Les uns sur les autres… Dessous… Famille Diamant… Case vide aspirante déjà marquée… Je l’ai vu combien de fois, ce bout de mur isolé, blanc, calme, pendant mes voyages ? … Près de Xian, en Chine, devant les stèles debout dans les champs… Léger vent, feuillages… Un grand pot de géraniums souligne le dernier nom de la liste.
[PORTRAIT DU JOUEUR, Folio n°1786]



 Ré, Juillet 2008