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Publié le Vendredi 26 janvier 2007 à 13:00:00
Par S.

162 – On y est, au bout de la nuit, de l’autre côté des ombres. Rien à découvrir de plus perdu ni de plus absurde, de plus isolé pour rien en ce monde ou dans l’autre. Un pas de plus dans le désespoir, bien au fond, bien au bout, et tout se renverse : tu choisis l’espace, le temps ; ton espace , ton temps.
(CARNET DE NUIT, Éd Folio n° 4462, 2006) 

161 – Je dis la nuit, parce que écrire c’est toujours la nuit, « la nuit est aussi un soleil », « infracassable noyau de nuit », « soleil noir d’où rayonne la nuit », etc. La trace d’une ligne est la nuit.
 

160 – Il y a la nuit à deux heures, à trois heures, à quatre heures, à cinq, à six. Deux heures c’est encore la soirée tardive. À trois, les choses sérieuses. Poussée du jour. Marées. Nages du matin dans Paradis. Tu remplis ton stylo, tu y vas.
 

159 – Nuit, les photos à la loupe. Tous les moments se lèvent, un seul jour.


158 – Nuit blanche : jour plus écrit (hallucination).

Picasso, Carnet de Barcelone, hiver 1899-1900.gif


Publié le Vendredi 19 janvier 2007 à 12:00:00
Par S.

157 - La vie libre est ensoleillée, bénie et joyeuse. M.N. marche, le moindre caillou le touche, les feuilles, les troncs, les ruisseaux. Il se rêve en oiseau, car «  celui qui veut se faire oiseau doit s’aimer lui-même ». Aimez-vous comme je m’aime, et vous deviendrez aussitôt «  ennemi de l’esprit de lourdeur, ennemi juré, ennemi originel ». La Terre vous paraît lourde à porter ? Mais non, elle est légère. Si vous ne la ressentez pas ainsi, c’est que vous n’aimez pas «  le jaune profond et le rouge ardent ». Et pas non plus «  le sommeil qui console comme une pluie fraîche et bruissante ».
( UNE VIE DIVINE, Éd. Gallimard, 2006 / 118)  

156 - Eh oui, pars pour le Sud, imbécile. Laisse le Nord et ses brouillards morts, emporte avec toi ton cœur, tes poumons, ta petite Ludi chaleureuse. Cache-toi, tais-toi, promène-toi, dors. Cherche un endroit très simple, dans un quartier aussi silencieux que possible. Ferme les volets, les rideaux. Sens maintenant ta joue gauche bien calée contre un coussin. Ferme les yeux, et ouvre-les de temps en temps pour sentir le Sud de l’après-midi vide. Oublie, efface les voix qui ne sont pas de toi. Rentre dans ce bleu dormant, souviens-t’en.
 

155 - Ce soir, le ciel saumoné, par exemple.

Le Martray_01.gif


Publié le Lundi 15 janvier 2007 à 15:15:15
Par S.

154 – croyez-moi si vous le voulez, mais parfois un baiser m’a amplement suffi.
 
( Antipodes, L’INFINI n°94, Printemps 2006)  

153 – Avec Houellebecq, la baise moisie a son poète. L’époque l’attendait. Le marché le lui a donné. Voilà le point, toujours oblitéré par la prédication physiologiste : dire, c’est faire. Si ça ne dit pas, ça ne fait pas. Déjà que ça n’embrassait pas non plus… La langue reste verrouillée, hélas ! « La contrée de la parole est la seule à répondre d’elle-même », dit Heidegger. L’amour, c’est d’entrer dans cette contrée. Et là, parfois, rencontre.
(ANTIPODES. Ligne de risque, 13 mai 2005) 

152 – La sexualité n’est pas soumise à l’organe. La physiologie ne la limite pas. On peut très bien en avoir une, et convenable, sans effectuation. Pas obligé de se déshabiller. La sexualité est partout et nulle part. Vous l’attrapez par un bout, elle fuit par l’autre. Personne n’est contraint d’acheter des pommades pour aller bourrer une fille. Et si elles s’en foutaient, les filles, qu’on les bourre ? C’est une hypothèse, après tout. La névrose masculine gagnerait à la prendre au sérieux. Le sexe peut prendre la forme d’une conversation.
(ANTIPODES)


Adriana Varejao et Ph.Sollers, 2005.gif

Publié le Dimanche 14 janvier 2007 à 14:00:00
Par S.

151 – Le sexe, pas plus que l’athéisme, n’est démocratique. Chaque fois qu’on tente une expérience démocratique avec ces deux paramètres, catastrophe. Celui qui s’imagine pouvoir être athée en croyant au sexe est un imbécile. Celui qui remplace Dieu par la sexualité est assuré d’un effondrement dans le ridicule le plus dérisoire.
 (ANTIPODES)
 

150 – Je ne crois pas au sexe. D’ailleurs si on y croit, on est toujours déçu. On ne donne rien à qui y croit. Mais beaucoup à celui qui n’y croit pas. Quand il y a croyance, il y a refoulement.

 (ANTIPODES)


149 – Plus ça pense en termes de génération, plus ça s’essouffle dans la corruption.  
(ANTIPODES)

148 – Plus c’est idéalisant, prêcheur, tarte, plus ça (me) fait bander. Plus c’est lourd, embarrasé, grave, morbide, plus ça (me) fait jouir.
(UNE VIE DIVINE. Éd. Gallimard, 2006 ou plutôt 118)

147 – Je suis rigoureux, donc gai. Approximatif et flou, donc triste. 
(DICTIONNAIRE AMOUREUX DE VENISE. Ed Plon)



Marilyn, 1949.gif


Publié le Samedi 13 janvier 2007 à 13:13:13
Par S.

146 – Mauvais rapport avec le langage, mauvais rapport avec l’Être : c’est la même chose…Ce langage exige au contraire la grande adresse, une adresse presque inhumaine. Le problème, c’est qu’elle ne sera jamais perçue comme telle par les humanoïdes, qui s’efforceront de la tourner en dérision. L’adresse n’est pas aimée. On la ridiculise. Le sens commun se venge contre elle de ce qui lui échappe. Il la vitupère. Pourtant, le seul signe annonciateur d’une « mutation du dire » serait précisément l’adresse… Je parle d’une adresse physique dans la pensée et dans le langage. Pas l’aisance verbale du péroreur. Mais la véritable adresse… Plus on est grand, plus on a de parasites. Heidegger est très grand, il a donc beaucoup de parasites. Il y a ce vampirisme dans l'air. La société s’agite dans un parasitage exacerbé. Mais comment parler du « dernier dieu » sans évoquer son double nécessaire : le diable ultime ? C’est lui qui favorise en sous-main le vampirisme. Lui qui alimente le parasitage. Que cherche le diable ultime ? Il s’efforce d’empêcher la mutation épiphanique du divin. C’est son travail quotidien. Le médiatique n’a pas d’autre étayage. Les fétichistes qui mangent leur langue n’ont rien à dire sur rien. Ils sont rivés à la queue à maman. Sortis de là, silence. Or la langue qu’on parle contient la pensée dont on est capable. Elle en est même la stricte équivalence. La  vérité procède de cette mise en pensée de la parole.
(LA MUTATION DU DIVIN, L’INFINI n°93, Hiver 2005)

 
145 – La « maturité »de l’Être, quel état désirable. Surtout à cette époque où vous pouvez constater chaque jour combien nous sommes entourés de pubertaires. Bizarre impression. Se trouver constamment aux prises avec des pubertaires affolés. Ils sont littéralement avalés par la prise de la sessualité. Ce que je constate, c’est une adolescentite universelle. Que Maman en soit émue, je n’ai pas besoin de vous le dire. Ni qu’elle en profite pour perpétuer son règne. Une société vouée à l’adolescence demeure sous le contrôle de Maman. Vous pensez si quelqu’un s’intéresse à faire advenir l’Être à sa maturité ! Et s’il survient quand même, quelle réprobation l’accompagne ! …L’Être, parvenu à sa maturité, amène le dessaisissement de la subjectivité, ce qui effraiera toujours les nihilistes adolescents. La maturité de l’Être coïncide avec sa richesse, l’ »inépuisable sans effort », comme dit Heidegger. Cet inépuisable, c’est le plus proche, auprès duquel vous passez sans lui accorder un regard. Qui veut jouir de l’inépuisable ? Au fond, personne. Trop risqué pour un humain. Toute existence est ainsi fondée sur l’assassinat continuellement répété du plus proche, sur le meurtre de l’inépuisable, en tout cas sur son oblitération. Aimer son prochain comme soi-même, voilà bien une parole invraisemblable. Ça ne s’aime pas soi-même, figurez-vous. La « machination de l’efficience » aboutit à une lutte des places incessantes sur fond de férocité pubertaire.
(LA MUTATION DU DIVIN) 

 
144 – À partir d’un certain point du temps, la métaphysique permet aux « voyous publics » de s’imposer comme type humain – c’est l’exemple du parfait nihiliste, du nihiliste qui fait carrière dans l’officialité. Rien à voir avec la délinquance passagère. Le voyou public se caractérise par un renoncement à penser. La métaphysique comme présupposition mène le voyou public vers la haine de la pensée. Avec cette haine, on retrouve une vieille connaissance : MAMAN. Or celle-ci ne passe pas à la trappe. Au contraire. Si Dieu défaille, Maman tient le coup et vient à sa place. En général, cela intervient dans une absence de pensée très remarquable – et tenace. Et pragmatique. La psychose féminine et l’hystérie sont ici convoquées pour ranimer le théisme, au besoin depuis le délire.La trappe à Dieu ramène à la folie des femmes. Il faut en faire l’expérience personnelle pour s’y retrouver.Le ravissement et l’emportement font, de toute façon, partie de l’expérience du divin. La propagande nihiliste prend à la longue la forme de l’usure. Elle lasse celui qui va se définir comme l’ « isolé ». Mais il lui oppose un combat violent – spirituel. Il arrive qu’il y ait du sang partout. Mais sa chance est là : il ressent le délaissement de l’Être comme un appel à ne pas le délaisser. Comment l’Être pourrait-il se refuser à l’ »isolé », et l’abandonner au délaissement ? Il n’attend qu’un geste de sa part, un SAUT vers lui. Une chose très simple, presque insignifiante.
( LA MUTATION DU DIVIN)


Frank Horvat, Le sphinx, 1962.gif


Publié le Vendredi 12 janvier 2007 à 16:16:16
Par S.

143 – À manquer d’être érotique, on devient hérétique.
( CLAUDEL PORC ET PÈRE, Art Press n ° 70, mai 1983) 

142 – Baudelaire a des visions et des hallucinations, soit. Elles ne sauraient en aucun cas troubler la science, le progrès, l’humanisme, l’évolution des mœurs, la paix des ménages. Pourrais-je vous dire, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, que ma mère, ma femme, ma maîtresse, ma sœur, ma fille, ma petite-fille ne sont que des outres pleines de pus, ou des débris de squelette ? Cette insulte à la dignité féminine élémentaire doit être sévèrement sanctionnée. Il n’est que trop évident que Baudelaire, sans être gay, ce qui le rendrait sympathique, n’est pas non plus lesbian, - mais que son trans-genre queer est une façon de dissimuler sa haine des femmes dans leur substance même, substance dont il se veut, au fond, sous prétexte de poésie, le vampire forcené.
Condamné.
( L’ÉROTISME DE BAUDELAIRE, Préface  aux Poèmes interdits, Éd. Complexe, 2005) 

141 – L’amour entre femmes implique, on le sait, le rejet et l’exclusion de l’homme conçu comme brutalité déflorante et bestialement reproductrice. C’est dans ce « pas d’homme » radical que Baudelaire s’introduit, en faisant parler comme jamais les actrices de cette récusation fiévreuse. Leurs baisers sont « légers comme des éphémères, qui caressent le soir des grands lacs transparents ». Leur plaisir est un désir d’oubli, d’enfouissement, de sommeil, de néant, de mort. Mais le prix à payer est une rage stérile, sans cesse renouvelée, comme s’il s’agissait de fuir un infini intérieur. On est donc bien en enfer, mais dans la révélation inouïe que la mort, au fond, jouit fémininement d’elle-même. Qu’elle vienne sur scène pour le dire n’est pas du goût de la société, on s’en doutait.
Condamné.
( L’ÉROTISME DE BAUDELAIRE, L’INFINI n° 93, Hiver 2005)

E.Atget, femme 1910.gif




Publié le Mercredi 10 janvier 2007 à 10:10:10
Par S.

140 – Duo ? Non trio, puisque l’auteur pénètre, comme personne avant lui, dans les petits papiers du psychisme féminin. Fin de la Sainte Mère, fin de l’Idole idéale. Laisse-moi être, laisse-moi vivre, dit Stephen à sa mère, tout en la traitant intérieurement de « goule » et de «  mâcheuse de cadavres ». Il y a un péché originel lié à la procréation et, donc, à la mort ? C’est probable, terrible, mais surtout cocasse. Stephen est la vision « artistique » de Joyce, Bloom son versant progressiste et scientifique voué à l’obsession sexuelle. Les hommes et les femmes ? Malentendu complet, mais justement. Commencez par le splendide épisode de Nausicaa : la jeune boiteuse ravissante sur la plage, renversée en arrière pendant un feu d’artifice, et le sombre satyre Bloom en train de la regarder depuis les rochers en se masturbant. Le lieu est-il clairement indiqué par le tourisme en Irlande ? On en doute.
( JOYCE, DE NOUVEAU, Le Monde des Livres, 11 juin 2004) 

139 – On sait ( on ne sait pas assez) que Mirabeau a été un partisan résolu de la masturbation, surtout à deux, la solitaire entraînant « une très grande dissipation des esprits animaux ». Ce qui est frappant, dans le rideau levé ( Éd Jean-Claude Gansewitch, 2004), c’est la mise en garde contre les excès sexuels, aussi destructeurs que les grossesses forcées ou intempestives. Le sexe a une fonction de connaissance, mais sans cette connaissance il est vite destructeur ou abrutissant.
Au contraire, « tout est plaisir, charmes, délices, quand on s’aime aussi tendrement et avec autant de passion ». Mirabeau est très précis : toutes les positions y passent, en hommage à la vraie philosophie. Une philosophie que l’on peut dire résolument féministe, quitte à faire hurler ceux ou celles qui croient connaître le sens de ce mot. Le lesbianisme le plus raisonné est ainsi célébré, et cette révélation vient du père. Le Père, en somme, est un nouveau dieu qui prend la place du Dieu ancien ( ce Dieu procréateur étant faussement hétérosexuel ).
(  LUMIERES DE MIRABEAU, Préface à Mirabeau, Le rideau levé ou l’Éducation de Laure, éd. J.Cl. Gansewitch, 2004) 


 
138 -  Il est vrai qu’on n’imagine pas Blanchot (mais pas davantage Sartre, Camus, Foucault, Derrida, Lacan) se laissant aller à écrire : «  J’imagine une jolie putain, élégante, nue et triste dans sa gaieté de petit porc. » Ni ceci : «  L’être ouvert – à la mort, au supplice, à la joie – sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière volée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère, est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin. »
( SCÈNES DE BATAILLE, Le Monde des Livres, 3 décembre 2004)

Bernin, l'extase de sainte Thérèse.gif



Publié le Mardi 09 janvier 2007 à 09:00:00
Par S.
137 - Au fond, tout cela est simple et facile à imaginer, à une condition : s’être rendu compte, une fois, que « Dieu » et la « Société » sont une seule et même imposture de magie noire. Artaud est prouvé par l’actualité quotidienne ? Évidemment. D’où son obstination à dire et à redire qu’il n’est pas né de la façon dont sa naissance a été enregistrée, qu’il ne mourra pas de mort « naturelle », que son corps christique et anti-christique est persécuté sans arrêt par des démons et des envoûtements, qu’il a été agressé aussi bien à Marseille qu’en Irlande. On ne le croit pas, on ne l’écoute pas ? Qui écoute Dieu ? Personne. Or « je suis Dieu », « je suis l’Infini ». Pas l’idée que vous vous en faites, non, là, il n’y a rien que vide, déchet, merde, « carie ». En revanche, « Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère et moi. » Autrement dit : je n’accepte pas de me fondre dans une « totalité » quelle qu’elle soit. L’humanité vit dans une pulsion incessante de mort, laquelle se porte de préférence sur celui qui la révèle. De façon dissimulée, mensongère, hypocrite et même inconsciente, tout le monde est religieux, alors qu’Artaud est « incrédule irréligieux de nature et d’âme ». Il faut donc le rectifier : « L’électro-choc me désespère, il m’enlève la mémoire, il engourdit ma pensée et mon cœur, il fait de moi un absent qui se connaît absent et se voit pendant des semaines à la poursuite de son être, comme un mort à côté d’un vivant qui n’est plus lui, qui exige sa venue et chez qui il ne peut plus entrer. » Artaud, ou l’extrême douleur surmontée, sans laquelle rien n’est vrai. Sachons l’entendre. 
  (SAINT ARTAUD, Le Nouvel Observateur, 16 septembre 2004)


Artaud, Marseille 1920.gif


Publié le Lundi 08 janvier 2007 à 08:08:08
Par S.

136 – Les jardins du plaisir, livre essentiel ( Éd Philippe Rey, 2003), livre magnifique. Silence beauté luxe, calme, volupté. Pas de péché, pas d’enfer, tout se passe dans des lieux suspendus, à l ‘écart, en dehors de la famille et de l’État (sinon, c’est la mort). Le « jeu des nuages et de la pluie » est réglé selon une technique de délicatesse. C’est la guerre, sans doute, mais une guerre fleurie. Les corps recherchent un rythme et un souffle qui les mettent à l’unisson des phénomènes naturels. L’acte sexuel lui-même est montré comme un concentré de pensée et de vide. Impassibilité des visages, tout a l’air de se passer à l’intérieur, mais quel intérieur ? Non, pas d’intérieur, c’est le lieu lui-même qui jouit. On est à la fois dedans et dehors, il n’y a plus ni dedans ni dehors : quel repos, quelle précision, quelle richesse. Les partenaires se sont rejoints, une robe va s’entr’ouvrir, une chevelure se défaire, mais la parole est donnée aux fleurs, aux arbres, aux roches trouées, aux oiseaux. Pins, platanes, saules, pommiers, pruniers, magnolias, mousse, pivoines. Montagnes lointaines, branches proches, sexe dressé, enlacement, surprenante égalité des sexes (comme, souvent, dans le XVIIIe siècle français). Hommes et femmes ne sont pas séparés, ils ne sont pas confondus non plus, ils sont d’accord, ils s’entendent. Encore une fois, ces corps viennent de loin, de vieilles expériences chamaniques, ils le savent, ils savent se servir d’eux-mêmes et de l’autre, une déesse passe par-là sous la forme d’une jolie marchande de poisson. Bo Juyi (772-846) : « Sa voix était clair, sa danse légère, elle jouait sur les cordes d’anciens et de nouveaux airs, elle peignait avec son pinceau des fleurs qui surpassaient la nature. » Licence sexuelle et floraison de la poésie : ce n’est pas un hasard. Chant, musique, danse. « L’automne est frais, les fenêtres sont ouvertes, la lueur de la lune entre dans la maison. Il est minuit. On ne voit rien, n’entend rien, sauf deux rires derrière un paravent. »
( LE CORPS CHINOIS, Le Monde des Livres, 19 décembre 2003)



Shitao.gif





Publié le Dimanche 07 janvier 2007 à 12:00:00
Par S.

135 - … un jour je serai mort et pas mort et quelqu’un aura l’œil ouvert sur ces pages il s’apercevra lentement et puis tout à coup brusquement que toutes les lettres ici sont des yeux qu’il a sous les yeux une constellation de milliers de millions d’yeux lumineux joyeux lesquels ne sont que l’écho un instant visible de milliers de millions d’intonations d’accentuations…
(PARADIS II, éd Gallimard, 1986) 

134 - J’affirme que savoir être seul est la vraie aventure d’aujourd’hui. 


133 - … et puis terminus habituel encore et toujours merveilleusement seul à paris qu’on aime être seul ça les femmes ne le croient jamais pour elles on est toujours parti avec une autre femme …

(PARADIS, éd du Seuil,  collection Points-romans n° 879, 2001) 

132 - … a couche avec b qui couche avec c qui vient de coucher avec d qui va sans doute coucher avec e qui regrette de ne plus coucher avec f qui recouche maintenant avec g qui ne veut plus coucher avec h qui couche encore avec i qui couche avec la femme de j qui couche avec la régulière de k qui couche moins souvent avec l qui couche avec le mari de m qui couche avec le mec de n qui couche avec o p q r s non tu n’y penses pas t est homosexuel comme u et v d’ailleurs w je sais pas mais x y z sûrement le problème à présent c’est z va-t-il coucher avec a moi je crois…
(PARADIS, éd du Seuil, 1981)       

Les 4 fleuves du Paradis, XIIe.gif

Publié le Samedi 06 janvier 2007 à 22:22:22
Par S.

131 - La question de la mort est essentielle : la mort n'est rien, mais pas du tout dans le sens actuel d'un violent déni de la mort. La pensée d'Epicure ne consiste jamais dans ce nihilisme-là : il est bien évident qu'oser dire que la mort n'est rien revient à y penser sans cesse. Ce n'est pas un refus ou une dénégation: au contraire, c'est à partir de là que le plaisir, en tant qu'il est un élément de la pensée elle-même, peut trouver son juste accord. Le plaisir s'enlève ainsi sur fond de précarité extrême de l'existence. C'est pour cela que, la vie étant courte, le Jardin est préférable à tout autre lieu. Je trouve cela sublime, les jardins ...
( ÉPICURE, Magazine littéraire n° 425, novembre 2003) 

130 - Epicure est le contraire de toute pornographie publicitaire, comme de toute emprise destructrice, névrotique, sur les corps. Insister sur le plaisir sans excès, sur le fait que la pensée s'accompagne toujours d'une réalisation physique, est extrêmement nécessaire puisqu'on vit aujourd'hui une évacuation brutale, une expropriation des corps. Il y a quelque chose dans l'humanité qui sécrète un rejet de l'accent mis sur le plaisir: prime à la souffrance, à la dépression, à la mélancolie, à la psychologie, etc.
( ÉPICURE ) 

129 - Cette inscription épicurienne en latin, si étrange, par laquelle le mort prend la parole NF. F. NS. NC. :" Je n'ai pas été, j'ai été, je ne suis pas, je ne m'en soucie pas." C'est une critique de toutes les conceptions religieuses qui font de la mort leur grand levier d'intervention. C'est la raison pour laquelle cette philosophie a toujours été combattue, assimilée à une porcherie, rejetée avec une extrême violence comme créant des individus libres, asociaux ...Le fait de construire des situations de retrait, idylliques, asociales, est considéré comme un blasphème fondamental.
( ÉPICURE, L’INFINI n° 86, Printemps 2004)  

128 - On crie encore, ici et là, à la censure contre la pornographie alors que la pornographie est devenue une industrie prospère coexistant avec le conformisme le plus écœurant. La censure, aujourd'hui, on sait bien sur quoi elle porte : la connaissance de l'histoire, des lettres, de la philosophie, de l'art, du goût. Quant aux religions, presque plus personne ne comprend exactement de quoi elles parlent, sauf quelques clichés qui surnagent sous forme de dévotions claniques coupées, pour l'immense majorité, de toute critique et de toute pensée ...Nous ne vivons pas le choc des civilisations ou des cultures, mais le choc des incultures revendiquées.
( LE VOILE ET LA FORËT, Le Monde, 28 juin 2003)     

Artaud, Rodez 1943-1946.gif

Publié le Mardi 02 janvier 2007 à 17:00:00
Par S.

127 - Attention, la joie n'est ni la dérision ni la rigolade de notre actualité illettrée et violente. Matisse le savait, qui parle avec une émotion étrange de Renoir "noble" et "héroïque", "agonisant, et cependant déterminé à fixer toute la grâce du désir et toute la beauté de la nature, toute la joie du vivant en une scène où la mort n'aurait pas de place - possession des hommes pour toujours - bénédiction sans mélange".

(LES DIEUX DE RENOIR, Le Monde des Livres, 12 juillet 2002) 

126 - Un faux noir a vécu, un vrai noir surgit dans le débordement des couleurs. Quel nom, d'ailleurs, pour un peintre d'âge d'or de s'appeler Renoir. En lisant aujourd'hui ses lettres, ses propos, ses écrits, on est frappé par leur vivacité, leur intelligence, leur engagement radical. Les bourgeois de l'époque ne s'y sont pas trompés en criant au terrorisme, avant de céder devant l'offensive. Mais les petits-bourgeois actuels leur ressemblent par plus d'un côté. De l'académisme croûteux au modernisme décomposé, du puritanisme conventionnel à l'étalage de laideur pornographique, il n'y a qu'un pas, ou un siècle. Comme quoi le mauvais goût a la vie dure, ce qui est normal, puisque l'éternel désir de mort le produit.
(LES DIEUX DE RENOIR)   


125 - Les juifs étaient pourchassés; et dans les bombardements incessants observés par un enfant de sept ans depuis un jardin, dans un ciel en feu, un aviateur allemand partant en vrille sous le tir d'un Spitfire pouvait très bien avoir dans sa poche ce poème de Hölderlin. D'où ma décision, bien plus tard, de me faire enterrer dans l'île de Ré, comme j'en ai le droit familial, près du carré où reposent des aviateurs de la Royal Air Force, tombés là pour ma liberté.

(ILLUMINATIONS, éd. Robert Laffont, 2003) 


124 - Personnellement, je ne me lasse jamais de Vivaldi. J'ai même écrit qu'à mon enterrement j'aimerais qu'on en diffuse.

(Entretien avec Cecilia Bartoli, 27 février 2003, 16h, L’INFINI n°84, Automne 2003)


Renoir, la dormeuse, 1897.gif


Publié le Lundi 01 janvier 2007 à 12:00:00
Par S.
123 - Le nihilisme passif, lui, est commis à la plainte. Il dénonce, il s'indigne, il accuse, il manifeste sa réprobation, et c'est bien le moins qu'on puisse lui accorder pour l'enfoncer, parfois avec sympathie, dans son masochisme et son impuissance. Là se lève la grande vague de l'unanimisme dépressif, un animisme pour présent tourbillonnant et précaire, passé volé et futur en fuite. Tout vieillit à vue d'oeil, et on parlera bientôt des vieux anti-soixante-huitards, un comble. L'humanité, de plus en plus illettrée, est raflée en fusée, elle décolle, elle flotte en navette, mais comment revenir? Personne ne le sait. Voilà ce qu'on peut appeler un déboussolage intensif, où la notion de "pôle" devient vide de sens, et celle de "multi-polarité" franchement comique. Les conséquences subjectives seront passionnantes à observer pour quelques rares romanciers qui seront très loin de Balzac, Zola, Proust ou Céline. Le social se désagrège, les sexes, sauf exceptions, n'ont plus grand-chose à se dire, l'ignorance croît à tous les étages, les religions s'accrochent à leurs branches sciées, la publicité bat son plein, et le génome, comme l'ADN, est irréfutable. Moment fabuleux, peut-être libre comme jamais, non pas de Renaissance mais de Dénaissance, qui exige, pour qui veut voir la suite, autant de concentration et de détachement que celles des aventuriers et des explorateurs du passé. Nous entrons dans le Démonde. Ni Dieu, ni Société, ni Maître, ni Anarchie, ni Mort, ni Loi : c'est désormais l'intime le plus intime qui reconnaîtra les siens dans leur foi.
(Le nihilisme ordinaire. LE MONDE, 4 mai 2003) 

122 - Nihilisme actif, celui qui instaure partout, et à chaque instant, la souveraineté de la Technique. Peu lui importent les moyens, les renversements d'alliances, les motifs officiels, les justifications. Il est pressé, il dispose du ciel et des satellites, il modèle les nouvelles frontières, il est démocratique en diable et intensément positif. C'est l'esprit qui toujours dit oui à lui-même, la volonté de volonté repoussant toujours plus loin son angoisse de nullité, le crépitement électronique de la détresse de l'absence de détresse. Il dit un non énergique aux obstacles qu'il trouve sur son chemin. Un dictateur à abattre lorsqu'on le décide? On l'abat. C'était autrefois un allié mercenaire, et on fermait les yeux sur ses exactions, sa folie, ses tortures, ses crimes? Que voulez-vous, on a maintenant besoin de son territoire et de ses réserves, il ne nous plaît plus, c'est un chien, il a la rage. On risquait un certain retard, l'ère planétaire n'attend pas. Nous ne sommes plus à l'heure des vieux temps modernes, les choses ont changé, la logique et le langage aussi. Vous redoutez un choc des civilisations, de nouvelles guerres de religions, une relance du terrorisme? Mais voyons, il en a toujours été ainsi, il s'agit juste d'une accélération puissante, et vous le sauriez si vous n'aviez pas décidé d'oublier l'Histoire, celle, notamment, de vos propres crimes. Vous ne voulez plus entendre parler des pages noires du passé? Vous êtes dans le pardon hypocrite et la repentance intéressée? Parfait, mais alors attendez-vous à devenir des fonctionnaires du nihilisme passif, décervelage et vertige d'un côté, divertissement de l'autre.
 (Le nihilisme ordinaire. L'INFINI n°84, Automne 2003) 

121 - ... Le pape a raison, l'ONU a raison, Chirac est plébiscité comme ayant eu raison, le Droit a raison, les Droits de l'Homme ont raison, mais la Force et les Virus ont leurs raisons que la raison ignore. En somme, il y a deux raisons, l'une active, l'autre passive. En quoi nous rencontrons une vieille connaissance : les deux polarités du nihilisme dans son accomplissement mondial. 
  (Le nihilisme ordinaire. L'INFINI n°84, Automne 2003)


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