248 – Pendant longtemps, encore naïvement confiant dans le vieux monde en train de s’effondrer de partout, j’ai imaginé le soin porté, après ma mort, à mes manuscrits, mes cahiers, mes carnets, mes documents, mes notes. Bref, j’étais encore religieux, je croyais à un au-delà sécurisé. Je dois avouer que je voyais, avec une certaine délectation morbide, des chercheurs, des chercheuses, honnêtes et passionnés, en train d’examiner mes archives. Et puis j’ai compris que c’était fini, qu’il n’y avait plus rien ni personne à qui confier quoi que ce soit.
247 – Dans la nuit, dans un demi-sommeil, un mot résonne fort, et se répète comme un impératif catégorique : sois exhaustif ! Très distinctement, avec son orthographe visible (le h). C’est ma voix, sans doute, mais cette répétition est gênante. Réveillé, je vais au dictionnaire : le mot vient du latin exhaurire, mais surtout de l’anglais to exhaust, épuiser. Être exhaustif, c’est épuiser à fond un sujet. Si je suis exhaustif, je serai exaucé. Avant Les Voyageurs du Temps, ce roman s’est longtemps appelé Le Sujet.
(LES VOYAGEURS DU TEMPS. Éditions Gallimard, 2009, 121)
246 – Je n’allume pas, je vais dans le noir jusqu’à ma table, je reste là sans bouger. Et puis, soudain, tout va très vite, en plein dans la cible, lucidité, repos et vertige. Je me réveille, je me rejoins à la verticale, comme si je me trouvais aux antipodes, de l’autre côté exact de cette boule folle tournante, quelque part en Nouvelle-Zélande, dans un appartement d’Auckland. J’habite là-bas avec une Chinoise ravissante, humour, pudeur, réserve, intelligence, élégance. Il y a au mur un rouleau aux bambous s’élançant d’entre les rochers, sous une pluie d’idéogrammes à la calligraphie énergique et fine. J’ouvre mon cahier, j’écris.







