174 - Le narrateur fait un voyage au bout de midi, où il s’agit, simplement, de sortir d’une maladie, de guérir, parce que le salut, en italien Salute, c’est aussi la santé, la santé essentielle. C’est une affaire quasiment médicale. Il y a maladie, la terre a une maladie qui s’appelle l’homme, dit Nietzsche, et qu’est-ce que c’est donc que cette maladie ? Appelez-la comme vous voudrez : une maladie à la mort par exemple, à la manière de Kierkegaard, ou, mélancolie, dépression, effondrement… J’ajouterai que, peut-être, la chose principale, c’est le mauvais goût, la mauvaiseté du goût, la malignité. Tout cela est d’ailleurs tout à fait constatable à chaque instant dans la vie publique – la vie médiatique, la vie internationale et surtout la vie économico-politique -, mais il y a aussi une malignité interne, un vouloir le mal, ou un vouloir la punition interne, ou un vouloir la servitude interne, ou un vouloir l’échec interne, ou un vouloir mourir, tout simplement, parce que c’est de cela qu’il s’agit, nous sommes très au-delà même d’une pulsion de mort.
173 - Donc, il y a une maladie. Et cette maladie est due au fait qu’on se trompe sur des questions essentielles : le bien et le mal, la vie et la mort, ou encore la folie. Bien sûr, on en finit vite avec Nietzsche, puisque son effondrement permet de liquider le problème sans avoir à se soucier de ce qu’il aura dit dans ce moment d’extraordinaire santé, comme il y en a eu peu au monde, qu’il a connu juste avant l’effondrement de Turin…Ce qui est extrêmement frappant, c’est le temps de Nietzsche : les quatre ou cinq dernières années de sa vie consciente, comme dit pudiquement Heidegger, sont d’une créativité, d’une fécondité dans la création tout à fait extravagantes.
172 - Mais revenons à la maladie. Elle est profonde. Elle va même jusqu’à se tromper sur la façon dont les cellules fonctionnent (car il y a un fondement biologique ; la vie est la négation d’une négation ; vous êtes censés être soumis à vos cellules qui sont là pour se suicider). L’histoire de la religion, ou de la philosophie qui lui succède comme cléricature, se termine. Et elle se termine dans une décomposition absolument virulente. Dieu n’est pas mort mais il se décompose, ou alors Dieu est mort mais sa décomposition n’en finit pas, et infecte ce qui se prétend humain et qui l’est toujours trop pour traiter sa propre maladie.
(L'ÉVANGILE DE NIETZSCHE, Éd.Le cherche midi, 2006)







