184 - Comme toujours, ici, vers le dix juin, la cause est entendue, le ciel tourne, l’horizon a sa brume permanente et chaude, on entre dans le vrai théâtre des soirs. Il y a des orages, mais ils sont retenus, comprimés, cernés par la force. On marche et on dort autrement, les yeux sont d’autres yeux, la respiration s’enfonce, les bruits trouvent leur profondeur nette. Cette petite planète, par plaques, a son intérêt.
(LA FÊTE À VENISE. Folio n° 2463.) 183 - Cela me donne envie de commencer plus modestement des Mémoires par : « Toute ma vie, j’ai vu des temps heureux sauvé comme par enchantement du néant, des ententes et des complicités inouïes, d’intenses reconstructions ; j’ai pris part à ces fêtes. Une telle étrangeté implique que le plus obscur de mes actes ou de mes raisonnements sera toujours universellement compris. Et en outre, plusieurs d’entre eux, j’en suis certain, ont été très bien compris, spécialement par ceux qui s’y sont opposés de toutes leurs forces. »
182 - Je n’ai pas parlé du magnolia ? Silence plus profond, face à l’acacia. Il prend la nuit à revers, l’approfondit, la vernit, l’absorbe. Acacia : début d’après-midi clair. Les lauriers, eux, prennent l’espace sombre et frais en largeur. Longs soirs rouges, léger vent, rides légères, pied de nez pour rire dans le commencement bleu-gris de la nuit.
L’odeur des branches coupées. L’oreille des chats. Les interminables paquets de crépuscule dans Monteverdi : chœur en ronde, chacun et chacune, retardant le plus possible la disparition du son, amen, amen, et encore, le contraire de la mobilisation collectivisée luthérienne, au revoir, adieu, au revoir, adieu, dans les siècles des siècles, amen.
181 - J’accompagne Luz à Paris pour son avion, je rentre… Préparatifs d’hiver, donc. Le chauffage marche ? Les fenêtres sont bien étanches ? Piscine refermée, livres et disques achetés, trois blousons chauds, des bottes… Octobre, encore les hautes pressions, beaux jours. Le Player II est en route. Luz ici pour Noël et le Nouvel An ? Le printemps et l’été prochains ? Elle l’a dit, on déchiffrera ses variations au téléphone. Froissart, vous l’avez voulu. Vous voici dans votre cadre de méditation. Longues heures vides en perspective. Alors, ces Mémoires ? Pourquoi pas ? Pendant que le vent soufflera, que la pluie battra, que tout sera fermé, noir, opaque ? Avec, de temps en temps, des tunnels de lumière froids ? Dans la bibliothèque abritée ? Entre deux visites ? En commençant par écrire en haut, à gauche, VE, et la date, en chiffres, comme les numéros d’immatriculation des bateaux d’ici ? Début lent ou rapide ? « J’arrive, le petit palais est en ordre, le soleil brille sur les téléphone gris. » Ou bien : « Comme toujours, ici, vers le dix juin, la cause est entendue, le ciel tourne, l’horizon a sa brume permanente et chaude, on entre dans le vrai théâtre des soirs. »
(LA FÊTE À VENISE. Éditions Gallimard, 1991.)







