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Publié le Vendredi 24 octobre 2008
Par S.

232 - Je restais dans le noir un long moment, le noir est une passion bleue. Et puis, changeant de table et de lampe, je reprenais l’autre version pour moi, pour moi seul. La main, alors, courait sur le papier à la rencontre d’elle-même, déjà arrivée en partant, flèche immobile, négation d’espace, de temps. C’était comme les nuits avec quelqu’un qu’on aime, on en sort épuisé et étrangement reposé, étonnement de se retrouver, après s’être quittés au petit matin, le soir, dans un bar, en pensant « dire qu’on était nus tout à l’heure l’un contre l’autre », alors que cette mesure ne répond à rien, comme si on avait été mort et qu’on se sentait de nouveau vivant. À quel point faire l’amour et écrire appartiennent au même mouvement, c’est ce que n’ont pas l’air de soupçonner, c’est drôle, les gens qui font l’amour ou qui écrivent. L’un ou l’autre, on ne peut pas tout avoir !
(LE SECRET. Éditions Gallimard, 1992)
 

231 - Et voici le grand secret : il faut écrire comme si cela n’avait aucune importance, dériver, dévier, revenir, s’enfoncer, attendre, déraper, foncer…Écrire pour écrire et parler pour parler, comme vivre pour vivre, respirer pour respirer, jouir pour jouir, dormir pour dormir, veiller pour veiller… La situation s’y prête, le sujet aussi. C’est quand tu es le plus isolé que tu es le plus dans le vrai. Rappelle-toi les moments les plus difficiles, à Rome, ces soirées vides et que tu avais décidées ainsi. La tombée jaune du jour, le silence dans l’appartement, la nuit sûre, interminable, imparable. Chaque moment venait se presser contre toi, étouffement d’abord, et puis, peu à peu, décompression, calme…

 
230 – Quand vous vous sentirez fini, encerclé, abandonné et désespéré (rire), pensez à ceux qui sont en Inde, en Chine, en Afrique, en Amérique du Sud, dans tous les coins impossibles. En prison, torturés, malades, mourants, au secret. Vous verrez, ça retape immédiatement. En pleine mégapole, avec l’eau courante, l’électricité, les ascenseurs, l’avion, le téléphone, la radio, la télévision, le fax, les computeurs, toute la nourriture et toutes les boissons du monde, vous vous plaindriez ? Vous auriez des états d’âme ? Trouvez-vous grotesque au moins deux heures par jour. Marionnette privilégiée et bavarde. Lisez un peu Ignace, ne serait-ce que pour vérifier son genre de folie… Les torrents de larmes pendant la messe… Tiens, pleurez aussi de temps à autre, ça fait du bien.

(LE SECRET. Folio n° 2687, 1995)


SOLLERS, G.Nencioli, 1993




Les commentaires
Publié le Mercredi 26 novembre 2008
Par Tchouang
Grande beauté de ce passage, recopié à la main sur du papier à carreaux. Le grand secret... Merci...
Publié le Mardi 06 janvier 2009
Par Christine
"À quel point faire l’amour et écrire appartiennent au même mouvement, c’est ce que n’ont pas l’air de soupçonner, c’est drôle, les gens qui font l’amour ou qui écrivent. L’un ou l’autre, on ne peut pas tout avoir !"

Faut-il vraiment choisir? Castration: je choisis. ECRIRE!
De moi: ". J’essaie de croire. Croire… J’aime écrire. Je prends plaisir à écrire, me lire, puis construire et reconstruire ces textes-pensées vomis ou chiés sur le papier blanc de la vie. « La vie est à construire », dit la jeune occidentale dans son appartement chauffé, le ventre plein, pendant que des enfants meurent de faim pour qu’elle puisse téléphoner avec son portable (elle peut même prendre des photos, faire des vidéos, se « connecter »). Alors elle s’excuse d’être bien née, du si bon côté de la barrière… Elle essaie d’être à la hauteur. Etre à la hauteur d’avoir l’immense privilège de pouvoir écrire, lire, réfléchir, au lieu de se demander s’il elle trouvera demain à manger pour survivre un peu, juste encore un peu, parce que dans la vie, finalement, on s’y retrouve."
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