239 – Je lève les yeux, le jardin est silencieux au soleil, d’un silence écrasant qui fait ressortir le ciel très bleu, les volets de bois gris, les marronniers, les rosiers, le lierre. Je regarde l’entassement massif des livres bourrés d’une effervescence fermée, qui peut s’ouvrir et se déployer d’un seul geste. Quoi de plus vivant et bouleversant qu’un livre ? Son cœur bat. Il s’écoute. Il pénètre les volumes au-dessus et au-dessous de lui, ils parlent entre eux, ils se contredisent, ils se multiplient, appellent avec ferveur d’autres livres, des vrais, pas ceux qu’on imprime à tour de bras pour cacher les vrais. Une pile, des piles, des colonnes, des ponts, des courants, du sang.
238 – J’ai 9 ans au moment de la découverte de Nag Hammadi, 13 au moment de celle de Qumrân, 14 en lisant Baudelaire, 16 Lautréamont-Ducasse et Rimbaud, 17 Proust, 18 Kafka et Céline. J’écris d’abord très mal. Puis un peu moins mal. Puis de mieux en mieux quand je ne pense plus à écrire. Et enfin très bien quand ce souci a disparu en même temps que toute inquiétude. Je vis le maintenant, voilà tout. L’écrire n’est pas obligatoire, mais demeure une vérification, comme le tir.
237 – Il s’agit de franchir le cloisonnement machinal de la narration (de la « story »), d’abattre les séparations, de faire Un avec ce qui est Un : le surgissement lui-même. Au commencement est le Verbe du commencement. Cet art ancien se poursuit clandestinement de nos jours, et s’en plaindre prouve qu’on ne sait pas, ou ne veut pas, lire, voilà tout. L’œil n’entend plus, l’oreille ne voit plus, autant se réfugier dans l’abrutissement ciné-télé, c’est plus simple. Et voilà comment les romans familiaux, psychologiques, sociologiques, romantiques et sentimentaux, s’accroupissent aux étalages d’une ignorance de plus en plus évidente et encouragée.







