"La Néva s'est vêtue de granit
Et des ponts surplombent ses eaux
et ses îles se sont couvertes
de parcs à la sombre verdure
et l'ancienne Moscou a perdu son éclat
devant la jeune capitale
comme l'auguste douairière
le cède à l'épouse du tsar.
Je t'aime, ville, ouvre de Pierre
j'aime ta sévère harmonie,
le cours majestueux du fleuve,
le grnait qui revêt ses rives,
l'entrelacs des grilles de fonte,
la claire pénombre sans lune
de ces nuits porteuses de rêves
où, sans allumer ma lampe
dans ma chambre je lis, j'écris,
où je vois clairement les masses endormies
des rues vides et, scintillant là-haut
la flèche d'or sommant l'Amirauté;
où, sans laisser l'ombre nocturne
s'attarder sur les cieux dorés,
un crépuscule chasse l'autre,
laissant moins d'une heure à la nuit.
J'aime de tes âpres hivers
le grand gel dans l'air immobile
et la course en traîneau sur l'immense Néva
et le rose éclatant au visage des filles
et le bruit et l'éclat et la rumeur des bals
et, régal des soupers de garçons,
la mousse écumant dans les coupes
et le punch aux flammèches bleues.
J'aime l'animation guerrière des parades au champ de Mars,
l'uniforme magnificence des fantassins, des cavaliers
se mouvant en houle ordonnée,
les haillons des drapeaux vainqueurs
et l'éclat des shakos* de cuivre
percés de balles au combat
J'aime entendre, ô ville martiale,
les salves de ta forteresse,
quand la souveraine du Nord fait don d'un fils à la maison régnante
ou que les armes russes fêtent sur l'ennemi quelque nouveau triomphe
ou que, crevant sa glace bleue,
la Néva la pousse à la mer
et jubile aux souffles d'avril.
Jouis de ta beauté, cité de Pierre, et reste inébranlable, ainsi que la Russie!
Qu'avec toi se réconcilie l'élément jadis terrassé.
Que la mer de Finlande oublie l'ancienne hostilité de ses vagues domptées,
Que jamais plus elle ne vienne troubler
Par des sursauts de vaine rage
Le repos éternel de Pierre."
Alexandre Pouchkine
Extrait du cavalier de Bronze
* shako : coiffure militaire à visière
Lisez-le d'une traite, comme j'imagine qu'il l'a écrit, ressentez l'exaltation du poète. Est-ce que, comme moi, vous croyez sentir le vent sur vos joues, entendre les tambours de la parade, êtes-vous ivre de la vitesse du traîneau, de l'alcool des folles soirées dans les palais d'antan?
Je crois qu'il n'y a pas plus fidèle description que ce poème. Si je m'écoutais, je partirais à St Pétersbourg avec Pouchkine comme seul guide, et je suis sûre que je reconnaitrais chaque rue, des centaines d'années plus tard.
Le cavalier de bronze, célébrissime statue de Pierre le Grand à St Pétersbourg, construite par le français Etienne-Maurice Falconet en 1782 (recommandé par Diderot à la tsarine Catherine II, qui voulait ériger un monument à la gloire du tsar à l'origine de la construction de St Pétersbourg)
PS: je précise que n'étant pas (encore) allée en Russie, ces photos ne sont pas de moi. Je ne demande qu'à être en mesure de vous poster les miennes!
